L’Eternité
2009
L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. Woody Allen
blog about photography
L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. Woody Allen
L’amitié un sujet de tout temps relaté, une réelle amitié est possible, pour le reste, des relations contestables aux solidités éphémères. Désireux de nous glorifier, nous prétendons tenir la bonne amitié car c’est toujours dans le jardin du voisin que pousse la mauvaise herbe. Il existe aussi des relations durables, mais elles sont basées sur des habitudes et si nous les brisons nous perdons le confort bâti. Dans la vie chacun évolue à son rythme, certains régressent ou tout simplement s’arrêtent à un carrefour de leur vie. Si nous nous donnons la peine de comprendre l’autre en restant inconditionnel, l’amitié s’engrange sinon les relations déçoivent.
A toutes les amitiés qui apportent la joie de vivre, j’ajouterai celle du chien et du cheval. Probablement, cet essai avec les bêtes pourrait satisfaire mon désir d’entreprendre des relations plus équilibrées, ne serait-ce que de manière primitive. L’intensité affectueuse nichée dans le regard de ces derniers dépasse la plupart d’entre nous.
Arrivés au camp de base, sous le sommet Lénine entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, Russes et bulgares se préparent pour le sommet. Si beau qu’il fût à voir, photographier le Pamir jusqu’à Tien Shan, Mustag Ata et Khan Tengri à l’horizon ne se révélait guère important et conquérir le sommet me dépouillerait de la riche atmosphère du monde de la vallée. Néanmoins, dormir sur le glacier en profitant du coucher de soleil, du lever de la pleine lune sont des visions des plus extraordinaires.

Je venais de savourer ces beautés et je descendais vers la vallée à la recherche d’échanges humains possibles. Ici l’homme est inévitablement relié aux chevaux, chiens, troupeaux et yourtes, symbiose naturelle.
Tôt le matin, après avoir épuisé la vallée, j’improvisais autour du camp en suivant le ruisseau qui probablement prenait sa source dans le glacier au-dessus. Sans faire beaucoup d’efforts, écoutant les histoires des eaux impétueuses, je remontais le cours d’eau transformé de petite rivière en fleuve : c’était un lieu sauvage, entouré de montagnes ocres. Pour rejoindre la vallée, il fallait traverser le fleuve mais j’avais oublié mes bâtons et les rapides s’avéraient au-delà de mes capacités.
Sans aucune autre ambition, je m’allongeais entre deux rochers, l’orchestre des eaux accompagnait le vol des aigles : je m’assoupissais agréablement, il me semblait voir une yourte, de la fumée légère, un poêle et de la bouillie chaude, j’avais faim… J’ouvris les yeux. Sur la rive opposée, un magnifique cheval noir goudron monté d’une “statue-cavalier” sur sa selle tenait un fusil de chasse. Sorti tout à fait de mon rêve, je souris et saluai.
La statue me fit un signe de la tête, sans dévoiler mon émotion, j’agitai ma main démontrant mon désir de traverser le fleuve. Le cavalier entama une danse en zigzags, original « Pas de quatre pattes » et traversa. J’en oubliais de photographier.
Arrivé à ma hauteur, l’expression de sa face n’en était aucunement modifiée. J’avais là un tableau rare de ces deux êtres unis. Silencieusement, nous nous dévisagions, il retira son pied de l’étrier et me laissa monter derrière lui, à trois cette fois-ci, nous passions la rivière. Je cherchais mes quelques mots de russe pour dire enfin quelque chose car maintenant, aveuglé par un bon soleil, j’avais réalisé que mes lunettes étaient restées entre les rochers : je lui montrai mes yeux et l’autre rive et dans un silence naturel, le troisième acte du ballet repris. Il paraissait que le cosaque voulait partager son art, c’était dans son sang, sans descendre de la monture, plié vers le sol, il faisait de courtes diagonales et sans s’arrêter de deux doigts il ramassa les lunettes. Je décidai de les poser sur son nez. J’entendis « spasibo » avec une intonation d’interrogation…
Il m’emmena trés haut jusqu’à une grotte où il trouvait refuge après la chasse. Son fusil datait de l’époque de son grand-père, en très bon état et fier de le posséder. Nous mangions à l’abri du vent sur une petite nappe brodée des spécialités locales aux goûts inoubliables.
Le jour déclinait, ce fut le clou de l’histoire. Il me fit signe de monter sur son cheval, m’indiquant d’un geste franc le chemin vers le bas. Il reprendrait son cheval au camp de base plus tard. Des chiens à l’allure de loups, tentèrent de nous attaquer, je soulevais mes jambes, le cheval avançait impassible, sans entrave.
Une à deux heures après, le chasseur revint sourire léger malgré les centaines de mètres descendus, aucun signe de fatigue mais cette noble joie de m’avoir laissé son cheval.

J’ai toujours voulu avoir un cheval, peut-être un chien, un éléphant serait trop présomptueux. Quand au chasseur, je me souhaite à nouveau la finesse d’une telle amitié.
Je passais par l’église grecque, l’église russe et l’église Svéta Nédélia, je finissais mon tour par la cathédrale Alexandre Nevsky à trois heures du matin. Une bougie à la main, je rentrais chez moi.
Avant minuit, j’avais rencontré plusieurs personnes, en majorité jeunes. Elles parlaient bougies à la main et s’amusaient de cette originale façon de déambuler. Il n’y avait rien de religieux dans les gestes. Je pensais à Homo Ludens – L’Homme Joueur de Johan Hozinka. Tout peut être occasion à s’amuser, tout dépend de l’époque! Près de chez moi un tzigane tout sourire me proposait les bougies à moitié prix. Les jeunes gens que je croisais, était emplis d’une gaieté insouciante, d’autres personnes portaient l’extase dans les yeux, à la recherche d’un salut dans l’au-delà, au-delà d’un monde insupportable dans lequel ils macèrent… Aujourd’hui la Bulgarie est à la recherche de son identité et connait des paradoxes extrêmes.
Cette belle nuit de Pâques m’avait projeté quarante ans plus tôt. La religion était non admise. Il était interdit aux jeunes, aux étudiants de visiter les églises, mais je me souviens comment à l’époque j’arrivais à me faufiler entre les gardes, j’étais prêt à tout pour savourer ces interdits, ces inconnus, me plonger dans l’atmosphère mystique de la nuit de Pascale. L’odeur des encens, des cires fondues, les fresques et les icônes dansantes comme des éblouissements excitaient mon imaginaire. Le risque de me voir sanctionné devenait secondaire. Le désir de goûter au défendu était maitre. Mon idée de Dieu très peu clair à ce moment là était revigorée par les chants religieux qui sonnaient dans l’extraordinaire acoustique de la cathédrale Alexandre Nevsky.
Les flammes dansantes sur les candélabres, si différentes du symbole de nos cravates rouges, m’invitaient à ce nouveau monde de spiritualité. Plus tard dans la nuit, sous l’influence de cette atmosphère magique je rentrais à la maison avec ma bougie, il fallait du courage pour demander une nouvelle flamme lorsque celle-ci s’éteignait: c’est à une vieille personne pressée et attardée que je là demandais puis chacun se glissait dans les rues mal éclairées de Sofia. Nous avions échangé l’étincelle, sorte de dissidence non écrite, un signe que nous ne respections pas la direction officielle.
Au retour, je rencontrais mon grand-père à qui je baisais la main dans l’église des Sept Saints. A 85 ans, il attendait toujours la fin du service. Emotionné et redoublant de courage, je parcourais les rues tzar Boris et Néophyte Rylski, je cachais dans ma poitrine la flamme sacrée. Une fois rentré je soupirais solennellement, j’avais gagné la bataille.
Je m’étendais sur mon lit, je me débarrassais comme d’un vêtement de la crispation qui m’avait envahie et je posais la bougie. Sa flamme lâcha une danse sur le mur de la chambre. J’imaginais l’infini, une vraie vie, l’espoir de quelque chose d’autre. Malgré le contexte du vide effrayant, j’étais satisfait et mon cœur résonnait. La question brulante: “Pourquoi tout cela?”, celle-ci me poursuivait pendant des années. Peut on être à la fois plein et vide, au tout début je ne pouvais le définir. Ce que je cherchais, le mot liberté, esprit libre …, ces termes était étouffés par la terminologie communiste qui nous martelait avec ses doctrines.
Cependant et pour cette raison, ces moments inoubliables se concentraient, m’aidaient à retrouver la sensation de plénitude avec un élan insatisfait. Le mélange de l’impossible et du possible et ce qui en découle, la chance aidant était devenu le moteur de mon destin. Certains avaient essayé et leurs vies s’étaient terminées tragiquement. D’autres avaient perdu leurs personnalités et s’en étaient accommodés. La génération actuelle en paie les conséquences.
P.S. Aprés avoir rédiger ce texte, le lendemain matin, dans une librairie à Paris je trouve le dernier exemplaire du livre de Joseph Koudelka “Invasion à Prague 1968″, édition Thana. Koudelka est l’un des meilleurs photographes en France. Je contemple ces photos avec le même intérêt que les monuments de Rodchenko, Cartier Bresson … Encore une fois Koudelka m’a rendu à mes souvenirs de cette nuit de Pâques. Je me souviens lorsque les Russes envahissent Prague en 1968. Les bulgares aux cotés des frères russes “sauvaient” la Tchécoslovaquie de “la décadence capitaliste”. Devant mes yeux ce livre de 296 pages, grand format avec des photos de ce maitre ébranle l’esprit, cette nation en quête de liberté. “La vérité est plus forte que la dictature “, “Nous ne voulons pas la Liberté russe “, “Jusqu’à hier, nos allies – maintenant nos assassins”, “Prolétaires de tous les pays – allez vous en!” – ces slogans et de nombreuses autres questions soulevées par la puissance de la photographie noir et blanc de Koudelka, vous font frissonner d’un part par l’art du photographe, et de l’autre par l’esprit des protagonistes. C’était donc possible! Je me sens mal à l’aise, sans parler de la honte que je ressens, ce lion fier sur le drapeau bulgare s’anéantit. Il me reste la flamme brûlante de la bougie, souvenir de cette “dissidence” à l’époque.

Une image vaut mille mots. Sun Xi
One image worth tousant words.
Sun Xi / V c. /

Un beau voyage est un œuvre d’art. André Suarés
A nice journey is a work of art.
André Suarés
La lumière de la lune sculpte, celle du soleil peint. Proverbe indien
Moonlight sculpts, sunlight paints.
Indian proverb
Entre la foi et l’incrédulité, un souffle.
Entre la certitude et le doute, un souffle.
Sois joyeux dans le souffle ou tu vie !
Car la vie elle-même est dans le souffle
Qui passe….
Omar Khayyam
Les livres ne sont pas fait pour être cru, mais pour être soumis à examen. Umberto Eco
The books are not to be believed, but to be scrutinised. Umberto Eco
Et si pour toute richesse,
il ne reste que deux pains,
Vends-en un, et avec ces quelques deniers,
Offre-toi des jacinthes pour nourrir ton âme !
Poème persan
And if the only richness you have,
are two loaves of bread,
Sell one, and with the change,
buy yourself some hyacinths for your soul !
Persian poem
Il se trouve autant de différence de nous à nous – même que de nous à autrui. Michel de Montaigne
There is the same difference in ourselves as between us and others. M. de Montaigne
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